Sous le micocoulier de la Fraternité

par Michel Faure, le 29 novembre 2025

Arbre du quotidien et du sacré, le micocoulier traverse les siècles, reliant les gestes simples, la mémoire des lieux et une forme de spiritualité discrète.

Photo du micocoulier de la cour de la Frat.

Michel Faure, militant et bénévole à la Fraternité, a été inspiré par le magnifique micocoulier de la cour de la Frat. Voici une histoire de micocoulier, mêlant mémoire, savoirs et poésie.

Enfant, j’ai découvert ce nom étrange et drôle pour un arbre, de la bouche de mon père, qui m’expliquait que les fourches en bois, utilisées autrefois dans les campagnes et les écuries, étaient fabriquées en micocoulier. Aujourd’hui, on ne fabrique plus ces fourches qu’à Sauve, dans le Gard. Le bois souple et résistant du micocoulier a également servi à la confection de cannes, de manches d’outils, d’avirons, de fouets de cochers, ainsi qu’au cerclage des tonneaux des vignerons.

L’origine de son nom commun (son nom latin est Celtis) vient de l’occitan micocolièr ; son étymologie grecque serait mikrokouli, signifiant « qui produit des baies minuscules ». Depuis que j’ai fait sa connaissance, je le retrouve très souvent en bordure des grands boulevards de Marseille. C’est un arbre d’alignement, qui remplace progressivement les platanes communs atteints de maladies incurables. C’est aussi un arbre d’ornement dans les parcs.

Je peux en observer de près, d’âges et de tailles différents, au parc Longchamp, à deux pas de chez moi. Son tronc, de couleur gris étain, très lisse lorsqu’il est jeune, le rend facilement reconnaissable, tout comme son houppier à la chevelure fournie, fine et légèrement pendante. Même en hiver, le micocoulier n’est pas triste : il reste élégant. Ma surprise, à l’automne, a été d’observer ses petits fruits — des drupes de la taille d’un gros pois, de couleur bordeaux ou noire — qui demeurent longtemps sur l’arbre après la chute des feuilles.

J’ai appris que ces fruits peu charnus, appelés micocoules (ou paparos, lorsque l’on nomme l’arbre paparotier), sont comestibles, y compris leur noyau, riche en bons acides gras. Vu la hauteur à laquelle je les observais, je n’ai pas pu les goûter. Elles seraient sucrées et d’un goût agréable. Macérées dans une fiole d’eau-de-vie, puis accrochées à une fenêtre bien ensoleillée, elles donnaient naissance à la « liqueur des fenêtres », aussi appelée « fiole de sauve-chrétien », car il était de coutume en Provence d’en boire un verre avant de se rendre à la messe de Noël.

De l’écorce et des racines du micocoulier, on tirait autrefois un colorant jaune, tandis que son feuillage servait de fourrage pour les animaux. Les feuilles sont dissymétriques, alternes et caduques, légèrement rêches au toucher. Les prêtresses offraient parfois leur chevelure coupée en offrande, et des urnes funéraires étaient confectionnées à partir du bois de ses racines.

Les Gaulois lui attribuaient des vertus de force éternelle. Son nom occitan fanabréguier signifie « arbre du temple » : le suffixe bréguier renvoie à un mot gaulois désignant les bois sacrés. Aujourd’hui encore, en Provence et en Languedoc, il n’est pas rare d’observer un bouquet de micocouliers près d’une vieille église, souvent bâtie sur les vestiges d’un temple romain. En fixant des cloches à ses plus hautes branches, le micocoulier pouvait même servir de clocher.

On disait enfin qu’il chassait le diable et le mauvais sort.

Le Micocoulier

À Antibes

rue de l’Hôpital

où l’herbe à chats

surgit

encore indemne entre les pavés

il y a un grand micocoulier

Il est dans la cour

de l’asile des vieillards

Hé oui c’est un micocoulier

dit un vieillard de l’asile

assis sur un banc de pierre

contre un mur de pierre

et sa voix

est doucement bercée par le soleil

Micocoulier

et ce nom d’arbre

roucoule

dans la voix usée

.

Et il est millénaire

ajoute le vieil homme

en toute simplicité

Beaucoup plus vieux que moi

mais tellement plus jeune encore

Millénaire et toujours vert

Et dans la voix

de l’apprenti centenaire

il y a un peu d’envie

beaucoup d’admiration

une grande détresse

et une immense fraîcheur

Jacques Prévert. Arbres L.P., t. II, p.148 (1956)